À propos de ma collègue Paula
« Über meine Kollegin Paula ». Inédit en français. Le texte allemand est extrait du Livre de l’amitié, op. cit. p. 39-44.
Lorsque je suis arrivée à Worpswede à l’âge de quinze ans, Mackensen m’a emmenée dès le premier jour chez son élève Paula Becker. Elle devait me montrer comment préparer le papier à dessin, comment agir avec les paysans afin qu’ils acceptent de poser comme modèles.
Dans l’environnement original de son atelier, l’ardeur de son tempérament m’a laissé une première impression inoubliable, le souvenir d’un caractère haut en couleur, qu’elle seule possédait. Elle avait elle-même éclairé la pièce au plafond bas en la peignant d’un jaune citron éclatant et en bleu outremer, de telle sorte que le mur était divisé en deux moitiés : bleue en bas et jaune en haut. Mis à part le grand chevalet, il n’y avait là qu’un petit bureau, une table et quelques chaises de ferme — mais j’ai aussitôt été frappée par les drôles de pots en terre sur le rebord de la fenêtre où poussaient ses soucis des marais chéris, gigantesques et charnus.
Je me fis la réflexion que ces fleurs lui ressemblaient, et c’était bien le cas, tout comme chaque chose autour d’elle la reflétait. Je n’avais de cesse de regarder ces fleurs dont le comportement me paraissait si peu ordinaire. Loin d’être plantées à la verticale dans les pots ventrus et émaillés, elles y étaient assises ou couchées et semblaient s’étirer avec de larges mouvements vers l’extérieur.
Je ne la trouvai par particulièrement jolie à ce moment-là, non — mais plus tard, la voyant plus souvent, je fus parfois saisie par son étonnante beauté. Lors de cette première rencontre, j’avais constaté que ses yeux agités dansaient, qu’ils étaient très grands, d’un brun rouge, et que son sourire était à la fois timide et supérieur.
Elle était en train de peindre un modèle et son étude de nu, un grand format, se trouvait sur le chevalet. Mackensen la corrigeait et demandait en la transperçant du regard si elle voyait réellement dans la nature ce qu’elle avait fait là. Elle fit une réponse étrange : un « oui » rapide suivi d’une hésitation, puis d’un « non », le regard perdu au loin.
Après cette visite, je la vis à peu près un jour sur deux. Elle venait souvent me voir pour regarder ce que j’avais peint. Il était merveilleux de constater à quel point son être était positif, ses observations fécondes, et avec quelle intensité elle pénétrait la conception de l’autre. Dès cette époque, je l’entendais souvent affirmer des points de vue qui n’étaient absolument pas en accord avec ceux de notre maître.
Bien sûr, je fus immédiatement envoûtée, sous son charme, sans que j’en eus pleinement conscience. Bientôt, je ne pensais plus à « recopier » la nature, j’étais en quelque sorte libérée et je vécus deux étés magnifiques. De tous côtés, on me reprochait de ne pas m’en tenir assez fermement à la nature, je « composais trop ». Paula Becker m’a d’abord confortée dans cette direction, une fois seulement, elle m’a dit que c’était encore trop tôt, avant d’ajouter, pensive : « et pourtant, il n’y a que cela de vrai — plus tard ! ». Parfois, je la trouvais dans la tourbière où, selon un accord tacite, nous veillions à respecter chacune la solitude de l’autre — elle y était silencieuse, entièrement tournée vers l’intérieur. Mais à l’atelier c’était différent. Juvénile, animée par une vraie joie de vivre, elle chantait et sifflait, mangeait avec grand appétit et pouvait se montrer exubérante. Peu après mon arrivée, il y eut une fête en l’honneur de Carl Vinnen99N.d.T. Carl Vinnen (1863-1922), peintre et écrivain, proche de la colonie d’artistes de Worpswede, avec laquelle il a entretenu des relations complexes. Ses grands formats représentant les paysages de la région de Brême ont d’abord participé à faire connaître et apprécier les recherches des peintres de Worpswede, notamment à Munich en 1895 ; mais au fil des années, les démarches artistiques ont divergé. Vinnen était notamment opposé à la présence de peintres français, impressionnistes ou de l’avant-garde, à la Kunsthalle de Brême.. La nuit, nous nous rendîmes au Weyerberg. Un petit écrivain noir venu en visite avait eu l’idée d’escalader, une torche à la main, le monument dédié à Findorff, un défricheur des marais. Il grimpa avec l’agilité d’un singe. Alors, tous s’élancèrent à sa suite, il appela cela « la lutte pour la lumière. » Paula Becker fut la première à monter. Depuis le sommet du monument, où il n’y avait plus de place pour d’autres, elle s’écria : « par ici la plèbe, rapprochez-vous ! » Car la plupart des poursuivants n’arrivait qu’à la moitié de l’ascension et beaucoup comprirent d’entrée de jeu que leurs essais seraient vains et se contentaient d’être spectateurs. Carl Vinnen menaçait du doigt la jeune exubérante.
À cette époque, elle soulignait souvent le fait que j’étais vraiment naïve, je ne cessais de l’entendre, tandis qu’elle savait déjà trop précisément à quoi ressemblait par exemple un pouce (que je venais de dessiner), et comment tel ou tel autre le dessinerait. Je fus saisie lorsqu’elle s’exclama peu de temps après, en comité restreint : « Je crois que je suis en train de redevenir naïve ! ». Elle exultait, triomphante.
Sa foi en elle-même, solide comme un roc, cette façon de s’estimer, tout comme les autres d’ailleurs, étaient fantastiques. C’est pourquoi elle ne se mesurait qu’aux plus grands. Elle me dit, à moi qui n’avais que quinze ou seize ans : « Votre art est très proche de celui de Tourgueniev ». Ou bien une autre fois : « … Non, vos personnages sont très différents de ceux de Millet. On dirait qu’ils veulent se relever. »
Il était étrange de voir comme elle avait besoin de la comparaison avec le travail des autres, de contact, de friction. Quant à moi, je rêvais déjà d’une vie dans le berceau de l’Humanité, sous les tropiques. « Oh non, avait-elle dit, je ne pourrais jamais partir aussi loin, j’aurais besoin de voir de temps à autre ce que peignent les autres. » Elle était alors déjà mariée.
Avec les années, ses yeux s’apaisèrent complètement, son visage devint encore plus habité et plus beau, ses gestes perdirent leur caractère abrupt, laissant davantage sentir leur fluidité, leur bercement. On disait d’elle qu’elle avait quelque chose de maladroit et de campagnard. C’est une erreur. Elle était forte, d’une vigueur archaïque et non-citadine, certes — mais nordique et lourde, certainement pas. Elle cultivait délibérément des gestes délicats, son art de plisser sa robe, par exemple, faisait instantanément penser à de vieux tableaux de princesses à qui la cérémonie imposait des lois régissant posture et gestes. Elle ne perdait jamais la maîtrise de ses mouvements, pas même quand elle gambadait à travers une prairie ou qu’elle enjambait un fossé ; jamais elle ne se laissait aller, elle ne relâchait rien. Mais sa démarche altière, droite et légère lui était naturelle. Tout ceci lui conférait une posture noble, malgré ses attaches grossières et ses formes trop vigoureuses.
Elle n’a jamais pensé appartenir aux habitants de la campagne. Une fois, au début, lorsque je la vis sortir d’une maison, et que je lui demandai si elle aimait parler avec les gens, elle répondit : « C’est pour se délier la langue, voyons. » Je ressentis une légère déception, car c’était elle qui m’avait appris à entrer en relation avec les paysans, que j’aimais désormais. Je ne compris que bien plus tard que son attitude, détachée de toute mièvrerie, était juste.
Sa langue était cultivée ; elle choisissait les mots avec attention, telles de belles fleurs assemblées en couronne. Tout comme elle aimait tresser ces guirlandes, elle tissait les mots pour former des phrases jusqu’à ce que s’élève devant elle la belle construction de sa pensée : un jeu qui me semblait plein d’imagination. À mesure qu’elle s’approchait de sa maturité, elle devint de plus en plus sérieuse et sobre dans l’expression verbale ; je ne l’ai revue qu’une seule fois, rapidement, lors de cette dernière période avant sa mort.
Aucune image, aucune photo, même aucun autoportrait ne la rend entièrement : le visage fin, blanc, éclairé de l’intérieur, avec son énorme chevelure rouge-brune et ses yeux incomparables, grands et veloutés comme les primevères auricules accrochées à sa ceinture, aux paupières étrangement larges, le coin extérieur plus bas que l’intérieur, et la bouche sévère, pourtant souvent souriante. Tous les organes de son visage étaient immenses : le nez, les yeux, les oreilles. Cela donnait à sa petite tête une expression extrêmement vigoureuse et violente.
Dans une harmonie étrange avec son visage et en contraste avec celui-ci, elle était dotée d’une voix douce et profonde, et d’un rire roucoulant que l’on entendait souvent. Son tempérament était aussi vif que ses gestes étaient calmes, pareils à ceux des personnes qu’elle peignait.
Nous avons tous vécu aux côtés de Paula Modersohn sans imaginer qu’elle serait élue pour dire quelque chose au monde. Pourtant, dès le début, j’ai été magnétisée par elle. À l’époque, je la comparais à une grande montagne, pleine de secrets, qui me mettait perpétuellement en tension. Cette tension était si forte que je devais souvent l’esquiver, ne pouvant la supporter. Elle y voyait de l’arrogance.
En sa présence, on accédait immédiatement à une autre dimension, sous la surface des choses, et l’on bénéficiait de ce qu’elle puisait aisément des profondeurs ; c’était comme si pendant de longues vies, elle avait accumulé des trésors et des expériences qui, peu à peu, se détachaient du fond. Comme si, consciente d’exercer un haut ministère, elle prononçait ses phrases telles des formules magiques.
J’ai beaucoup d’images d’elles en mémoire. Je la revois s’approcher en robe blanche, elle semblait planer sur la lande brune dans un rythme qui lui était propre, les mains jointes devant elle comme à son habitude, avec, autour de la taille, un ruban de soie lisse et vert d’eau, dont les extrémités voletaient sur le côté au gré du vent ou étaient délicatement tenues d’une main.
Pendant toutes mes années passées au Mexique, elle m’a accompagnée dans mes rêves. À chaque fois, j’avais la sensation évidente qu’elle n’était pas morte mais simplement revenue. J’allais dans sa maison, elle n’apparaissait pas, mais dans une pièce, je voyais des choses nouvelles et étranges qu’elle venait de peindre pour la première fois : des choses qui me paraissaient absolument différentes de tout ce qui avait été peint. J’étais profondément bouleversée et je la cherchais, elle…
Tout est fini depuis longtemps, mais je me sens toujours reliée à elle. Il n’en sera jamais autrement.